Quand l'anarchisme se range sagement par ordre alphabétique
Voici un projet titanesque qui prouve qu'on peut vouloir abattre l'État tout en classant ses fichiers selon un protocole rigoureux. Le chaos n'a jamais été aussi bien administré.

Le grand soir attendra bien un peu, le temps de corriger les fautes de frappe et de respecter le format des balises. Sur le réseau Tor, la célèbre « Anarşist Kütüphane » propose une vaste collection de textes révolutionnaires, de manifestes et de fanzines, le tout géré avec une méticulosité administrative qui ferait pâlir d'envie un fonctionnaire tatillon des impôts. On y découvre que la subversion internationale ne dispense en rien d'une bonne mise en page en texte brut.
La lecture des conditions de publication s'avère particulièrement réjouissante pour les amateurs de contradictions institutionnelles. Pour qu'un texte subversif trouve sa place sur les étagères virtuelles, il doit triompher d'une liste de critères éthiques d'une précision chirurgicale. Les modérateurs acceptent volontiers la destruction de l'ordre établi, à condition absolue que les contributions respectent scrupuleusement les chartes de bonne conduite, bannissent toute forme de discrimination et évitent soigneusement les oxymores idéologiques trop grossiers.
Le site ne se contente pas d'héberger des pamphlets poussiéreux ; il fonctionne comme une ruche collaborative internationale. Des traducteurs s'activent dans des dizaines de langues pour propager la bonne parole anti-autoritaire, tandis qu'un canal IRC et une adresse de contact permettent de négocier l'ajout de nouvelles brochures. C'est donc un paradoxe réjouissant : pour abolir toutes les autorités, rien ne vaut apparemment un comité de lecture très rigoureux et un hébergement oignon bien ficelé.


