La sonothèque d'Arav, ou le serveur musical qui n'a rien à cacher
Sur le réseau Tor, un serveur musical anonyme baptisé « Arav's dwelling / Radio » propose 6,1 gigaoctets de pistes audio en format Ogg Vorbis, rangées dans une simple arborescence de fichiers. De Carbon Based Lifeforms à Cœur de Pirate, une discothèque personnelle livrée telle quelle à quiconque passe par là.

Sur le réseau Tor, les découvertes les plus marquantes ne ressemblent pas toujours à ce que l'on imaginait. Là où l'on s'attendrait à tomber sur des manifestes cryptographiques abscons ou des forums aux usages discutables, notre équipe a mis la main sur quelque chose d'autrement plus déroutant : un serveur de musique. Pas n'importe quel serveur, s'entend. Une arborescence fièrement intitulée « Arav's dwelling / Radio », la demeure numérique d'un certain Arav qui a jugé bon de partager ses 6,1 gigaoctets de pistes audio avec l'humanité entière, sans autre formalité qu'une adresse en .onion.
L'accueil se fait sans chichis. Pas de lecteur intégré, pas d'interface aux couleurs soigneusement choisies pour correspondre aux tendances de la saison, pas d'algorithme de recommandation ayant décidé à votre place que vous êtes mûr pour découvrir le jazz brésilien. Ce qui s'offre au visiteur, c'est la nudité absolue d'un index de fichiers — celui-là même que les anciens d'Internet reconnaissent avec une émotion certaine. Une liste. Des dossiers. Des fichiers. Le paradis pour ceux que les interfaces léchées ont toujours laissés soupçonneux.
Le format choisi renforce cette esthétique assumée de la sobriété : ici, c'est le Ogg Vorbis qui a les honneurs. Ce codec libre et ouvert, que l'on croyait réservé aux développeurs barbus et aux libristes convaincus, règne en maître sur l'ensemble de la collection. Nulle trace du MP3 mainstream ni du FLAC pour audiophiles en quête de pureté sonore. Arav a ses principes, et ses principes tiennent en un format de fichier.
Ce qui rend la balade dans cette bibliothèque particulièrement agréable, c'est son éclectisme affiché — ou du moins constaté. On y croise Carbon Based Lifeforms pour les atmosphères planantes, idéales pour méditer sur le sens de la vie tout en fixant un écran noir. À côté, Daft Punk assure un équilibre entre culture populaire et underground. Plus inattendu, un certain Complex Numbers apporte une touche de techno-opéra russe — une expression que l'on ne pensait vraiment pas écrire un jour dans ce journal — tandis que Cœur de Pirate s'invite dans cet inventaire sans crier gare.
La juxtaposition de ces univers en dit autant sur le propriétaire des lieux que n'importe quelle autobiographie. Voilà quelqu'un qui écoute des atmosphères planantes pour se détendre, les sonorités de Daft Punk pour s'agiter, la mélodie de Cœur de Pirate pour une raison qui lui appartient, et de la techno avec des paroles en russe parce que la vie est courte et que les frontières musicales sont une invention arbitraire. On ne saurait lui donner tort.
Ce qui frappe davantage encore, c'est la logique de partage à l'œuvre. Arav a installé un serveur, lui a assigné une adresse en .onion, et l'a ouvert à quiconque navigue sur Tor — sans conditions d'accès, sans interface de bienvenue, sans rien d'autre que les fichiers eux-mêmes. Il y a quelque chose d'obstinément artisanal et de profondément touchant dans cette démarche, une générosité numérique qui semble appartenir à une autre époque.
Reste à savoir si ce serveur est régulièrement mis à jour, si les 6,1 gigaoctets ont gonflé depuis notre passage ou si la collection est figée pour l'éternité, telle une capsule temporelle sonore. Ces questions resteront sans réponse, faute d'une page de contact ou d'un quelconque panneau d'information. C'est, après tout, l'un des charmes de l'internet caché : les mystères ne se résolvent jamais tout à fait, et les serveurs musicaux anonymes gardent leurs secrets aussi soigneusement que leurs précieux fichiers en Ogg Vorbis.


